Plus de 13 tonnes enterrées… C’est le volume de fromages au lait cru que le ministère de l’Agriculture du Brésil (Mapa) a fait détruire, le 12 novembre dernier. Des fromages fabriqués par 250 familles de petits agriculteurs de la Serra da Canastra, une région fromagère de la taille du Portugal, située dans le Minas Gerais, un Etat de la taille de la France.

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La nouvelle a créé l’indignation au Brésil, relayée par le facebook de l’association SerTãoBras, dont l’un des posts a été vu par près de 2,5 millions d’internautes, avec près de 3 000 commentaires et 24 000 partages… L’association, créée en 2007, travaille pour faire légaliser la production traditionnelle de fromages au lait cru au Brésil. Les fromages étaient stockés dans les chambres froides de deux hangars. La marchandise appartenait à un groupe de “queijeiros”, des vendeurs de fromages obligés de travailler dans l’illégalité. La loi brésilienne interdit la fabrication de fromages au lait cru, alors que cette tradition est ancrée dans le pays depuis plus de 300 ans et fait officiellement partie du patrimoine culturel du pays.

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La destruction fait suite à une dénonciation anonyme accusant les vendeurs d’utiliser de fausses étiquettes réglementaires, accusation non confirmée. Les fromages détruits avaient été achetés, dans les environs de São Roque de Minas, une ville de 7 000 habitants, à ces 250 familles qui dépendent de cette activité pour survivre. La marchandise était évaluée à 40 000 euros, que les collecteurs avaient déjà payé aux vendeurs.

Cependant, l’instabilité et la peur de nouvelles arrestations a fait chuter le prix du kilo de fromage au lait cru payé aux agriculteurs de la région (entre 2 et 3 euros le kilo). La situation d’incertitude causée par de telles crises a amené un certain nombre de producteurs et distributeurs à abandonner cette activité ces dernières années.

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Vítor, Julia et Tiago Cunha : trois générations de producteurs de fromage Canastra au Brésil.

Il y avait 30 000 producteurs de fromage au lait cru dans l’Etat de Minas Gerais en 2002, selon les chiffres officiels. Mais seuls 256 d’entre eux exactement peuvent légalement vendre à l’intérieur du Minas Gerais leurs fromages certifiés par les autorités départementales (Instituto Mineiro de Agropecuária). Ceux qui sont autorisés à le vendre hors de l’Etat se comptent sur les doigts de la main. Les collecteurs-grossistes clandestins sont également régulièrement la cible des autorités sanitaires. Difficile d’en trouver un qui n’ait pas encore été soumis à la confiscation de ses marchandises sur les routes.

Dans la petite ville de São Roque, au sud des montagnes de la Serra da Canastra, il existe environ une quarantaine de grossistes clandestins. Chaque jour, ils empruntent des pistes en terre battue pour aller chercher des fromages dans des fermes perdues dans les campagnes, à une centaine de kilomètres de la ville. Les installations pour stocker le fromage sont sommaires : un hangar où s’amoncellent des cageots en plastique remplis de produits frais, conservés à 8 degrés. Deux fois par semaine, ils transportent leur précieuse charge de 4 000 à 5 000 kilos à São Paulo et Rio de Janeiro, où les fromages passent ensuite par les réseaux informels des grands centres urbains.

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La traite manuelle, deux fois par jour, est l’usage chez l’immense majorité des producteurs fermiers.

Certains producteurs fabriquent 200 kg par semaine, d’autres ne produisent qu’un fromage par jour. « Mais il est très important de ramasser le fromage des producteurs pauvres, parce que l’argent ainsi gagné représente pour eux une grosse différence, explique un commerçant clandestin, on fait le détour par compassion ». Il amène aux producteurs le règlement en espèces, mais aussi des aliments, des médicaments, des recharges pour les portables… Pour de nombreux producteurs qui vivent très isolés, ces collecteurs sont les seuls moyens de communication avec la ville.

À São Paulo, les fromages sont livrés à une quinzaine de fabricants de « pão de queijo » (pains au fromage à la farine de manioc, très populaires dans les grandes métropoles) et aux nombreux petits marchés périphériques. Ils sont fournis également aux vendeurs de rue, qui font leur tournée de maison en maison. Au moins 16 tonnes de fromage sont fabriquées tous les jours dans la Serra da Canastra.

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Le Canastra a pour la première fois, lors du Mondial du fromage de Tours, en juin dernier, obtenu une reconnaissance internationale avec une médaille d’argent obtenue par Guilherme Ferreira, qui a également reçu un « Prix de la résistance fromagère » de la part de l’association Slow Food.

L’économie de São Roque de Minas tourne autour de la production de fromages et de son commerce clandestin. L’image de ce hangar avec ses 13 tonnes de fromages confisquées pendant une semaine, le temps que les politiciens locaux tentent de négocier un accord, a créé un climat de tension et de peur parmi les habitants. Peu de temps après la confiscation, les autorités locales étaient à Belo Horizonte, capitale de Minas Gerais, pour entamer un dialogue avec le Mapa. « La crainte est que le ministère de l’Agriculture casse l’économie de São Roque de Minas, qui dépend de cette activité », a déclaré le maire. Après une semaine de tentatives de négociations, les fromages ont été enterrés sans aucun examen officiel pour justifier leur destruction.

Mais le propriétaire du hangar a réussi à envoyer deux fromages à un laboratoire et aucune contamination n’a été identifiée. « Les policiers ont mangé du fromage avec le café que nous leur avons servi, les agents du MAPA leur ont dit qu’ils allaient tomber malade, mais on n’a jamais vu personne malade suite à la consommation de notre fromage », raconte un employé.

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Vaches traditionnelles, issues de croisements, souvent appelées "tatu com cobra", soit littéralement "tatou avec serpent".

La destruction du fromage à São Roque de Minas n’est pas un cas isolé. À Uberada, une autre ville au centre-est de Minas Gerais, ce sont 16 tonnes qui avaient été détruites en 2008. Les saisies de fromage sont banales aussi dans les Etats du sud du pays. Début novembre, c’était au tour de la ville de Seara, dans l’état de Santa Catarina, lieu de naissance de l’agro-business au Brésil. Un commerce spécialisé dans les produits de l’agriculture familiale avait été la cible d’une action des services sanitaires et du MAPA. Accompagnés par la police, ils avaient détruit les fromages « Colonial », typiques de la région, ainsi que des vins artisanaux. Tous les produits saisis étaient reconnus par le Service de l’inspection de la ville de Seara et avaient la permission locale d’être commercialisés. Mais le MAPA, ministère fédéral, ne reconnaît pas les accords conclus au niveau municipal.

Les clients qui se trouvaient sur les lieux ont tenté d’empêcher la confiscation et ont entendu le même discours : « les produits ne sont pas fiables, s’ils sont consommés, vous finirez par tomber malade. » Toutes ces confiscations sont le résultat d’une législation sanitaire calquée sur le modèle industriel, qui ne correspond pas au mode de fabrication de petits agriculteurs à qui l’on demande de s’équiper d’installations sanitaires très chères. « Les agents sanitaires viennent ici avec la mentalité de l’industrie », se plaint un producteur de la Serra da Canastra.

La loi exige des changements coûteux au niveau de l’infrastructure des laiteries et les producteurs inspectés voient non seulement leurs fromages détruits, mais reçoivent, de plus, des amendes élevées. Cependant, par amour du métier et par fidélité à une pratique culturelle enracinée dans l’histoire brésilienne, ils résistent, en toute illégalité et toute clandestinité.

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Le Canastra est une pâte non cuite, pressée manuellement à l’aide d’un tissu avant la mise en moule.

Les répercussions Web

L’écho médiatique rencontré au Brésil par cette saisie, malgré une actualité dominée par les coulées de boues toxiques dans la vallée de la rivière Doce début novembre et les attentats en France, montre à quel point les mentalités sont en train d’évoluer dans le pays sud-américain. « La micro-biodiversité de la Canastra a été jetée par terre. Ces bactéries manqueront plus dans nos intestins que l’extinction de l’ours polaire. C’est du terrorisme d’État », se scandalise ainsi Bibi Cintrão, de l’association Slow Food.

La jeune Bruna, 18 ans, de São Roque de Minas, résume le sentiment général : «  En tant que citoyenne consciente de l’importance de la surveillance, de la santé et du respect des règles, mais en désaccord avec ce type d’action qui, à mon avis, est une attaque contre des citoyens honnêtes et travailleurs (…), je lance un appel en tant que citoyenne brésilienne, São-Roquense et Canastreira ; fille, petite-fille et arrière petite-fille d’un producteur de fromages Canastra ; dans l’amour de notre « diamant » de la Canastra, notre richesse culturelle. Je manifeste mon indignation personnelle. Je rêve de fromages artisanaux légalisés dans la Canastra, pas dans un camion clandestin conduit en cachette. Excusez-moi de la force du sens de ces mots, mais je considère que cet événement est un attentat contre notre culture. »

Débora Pereira - 27 nov 15

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